Demande à la poussière: Ségolène Kan

16 Septembre - 31 Octobre 2026

L’infini et l’éternité comptent parmi les concepts les plus insaisissables pour l’être humain. Il est difficile d’imaginer que le monde existait avant nous et qu’il existera après nous, que l’espace n’a pas de limite. Mais il existe sur Terre des endroits où l’on peut ressentir cela physiquement. Ségolène Kan a effectué plusieurs expéditions au Mangystau, au Kazakhstan. C’est un lieu où l’horizon est libre. Où le ciel rencontre la terre. Debout au milieu de la steppe, on se retrouve soudain au centre de l’infini. Ici, la nature est restée immobile pendant des dizaines de millions d’années. Et ici, la nature devient votre compagne.

Zholdas, en kazakh, signifie « compagnon », « celui qui fait le même chemin que vous ». Pour Ségolène, la nature elle-même est devenue ce zholdas. La rencontrer, c’est rencontrer quelque chose de plus grand que soi. C’est faire l’expérience des éléments, face auxquels nos pensées, nos sentiments et nos désirs deviennent fugitifs, sur le fond d’une nature éternelle et infinie. C’est précisément cela qui imprègne les œuvres de Ségolène.

À première vue, elles sont ascétiques : une route, le ciel, la terre. Mais lorsqu’on les observe de plus près, l’apparente vacuité se dissout. Des couches apparaissent, une technique complexe, des nuances de couleur. L’aquarelle wet-on-wet coule comme de l’eau. Les pigments, le bitume et la terre se déposent comme une terre dense. TETHYS tente de montrer que l’éternité est complexe dans sa matérialité. Et que, dans cette complexité, nous ne sommes pas seuls. Nous avons un zholdas — la Nature, éternelle et infinie.

 

À propos de la série Tethys

Le titre de la série de Ségolène Kan fait référence à l’histoire de la région — le Mangystau, une région du sud-ouest du Kazakhstan, située sur la rive orientale de la mer Caspienne, sur la péninsule de Mangyshlak. Cette série porte le nom de l’océan qui recouvrait ce territoire il y a 190 millions d’années.

Ségolène travaille toute la série selon un même procédé : l’aquarelle wet-on-wet, sur laquelle elle vient ensuite déposer des pigments et de la terre. La peinture coule d’elle-même, créant des coulures et des contours doux. On y perçoit l’influence du sumi-e japonais ainsi que d’aquarellistes américains tels qu’Andrew Wyeth. Une fois l’aquarelle sèche, un trait dense est posé par-dessus. On y ressent l’influence du couteau à palette de Van Gogh.

Dans un même espace naît un dialogue : le fluide contre le dense. L’eau contre la terre.

La composition est la même dans toutes les œuvres. Une étroite bande de terre en bas. Un ciel immense au-dessus. Et toujours une route qui s’éloigne depuis un coin du tableau. Il s’agit d’un procédé issu de la tradition européenne du paysage. Dans la couleur et dans la manière d’aborder la steppe, on retrouve également des échos d’artistes kazakhs qui ont travaillé sur ce sujet.

Dans les horizons bas et dans la manière dont la steppe est représentée comme un espace immense et vide, on pense à Ivan Nesterenko et à son Meeting in the Steppe. Dans la qualité décorative, les grandes étendues d’ocre et de bleu, dans la manière dont les collines sont peintes, il y a quelque chose d’Abdrasit Sydykhanov — notamment dans ses œuvres Wintering of Shepherds et Oil Workers of Mangyshlak. Et dans le silence, l’ascétisme, et dans la manière dont l’aquarelle devient co-auteure de l’œuvre, il y a une résonance avec Uki Azhiev.

La couleur est l’un des outils les plus expressifs de Kan.

Ocre, terre de Sienne, cobalt, blanc. Le jaune domine. Brûlé, salin, comme le sol du Mangystau. Le bleu — un cobalt froid. Il est la mémoire de l’eau qui se trouvait autrefois ici et qui s’est désormais déplacée dans le ciel.

Dans certaines œuvres, le bleu est dense et oppressant, comme dans le romantisme allemand. Dans d’autres, il se fond dans le jaune. C’est déjà l’expressionnisme abstrait.

Dans TETHYS, Kan réunit différentes traditions : l’école européenne de la lumière, l’échelle américaine, le silence japonais. À cela s’ajoute l’expérience des peintres de la steppe kazakhe. Elle peint ce que l’on ressent : le vent, le silence et une immense quantité de ciel au-dessus d’un océan qui se trouvait autrefois ici.

 

MANGYSTAU : UNE TERRE SCULPTÉE PAR LE VENT

Mangystau est un paysage dans lequel on peut voir 50 millions d’années d’histoire. Dans l’ouest du Kazakhstan, à l’extrémité même de la mer Caspienne, se trouve une péninsule qui a oublié l’eau. Il n’y a pas de rivières. Le ciel et la steppe s’y confondent.

C’est le bord du plateau d’Ustyurt, avec ses falaises — shink —, des escarpements abrupts pouvant atteindre la hauteur d’un immeuble de vingt étages.

C’est la dépression de Karakiya, située à 132 mètres sous le niveau de la mer — l’un des endroits les plus bas de la planète. C’est un silence si dense que l’on peut entendre la lumière se déplacer. Ici, la bande-son principale est celle du vent.

La géologie est devenue sculpture.

Il y a 190 millions d’années, l’océan Téthys s’étendait ici. Aujourd’hui, son ancien fond marin s’est soulevé et fissuré. Le vent, le sel et le soleil ont sculpté des canyons dans le calcaire et la craie, qui ressemblent à des cathédrales gothiques. Ils sont peints en cinquante nuances — de l’ocre au violet.

Dans la « Vallée des Boules » de Torysh reposent d’immenses sphères de pierre, comme si elles avaient été abandonnées par un géant antique. Et les montagnes blanches de craie de Bozzhyra, au coucher du soleil, deviennent roses, comme si la terre qui se trouve à l’intérieur couvait encore.

La nature du Mangystau est galamat — vaste, à l’échelle cosmique. Elle ne pardonne pas la frivolité.

Au printemps, après de rares pluies, une jeune herbe verte surgit entre les pierres pour une seule journée. Puis elle disparaît. C’est pourquoi chaque buisson de saxaoul semble ici être un miracle. Et lorsqu’une antilope traverse la steppe pour rejoindre les étendues de sel, c’est un événement.

L’homme est ici un invité.

Il y a deux millions d’années, il y a laissé ses premiers outils. Puis sont venus les nomades, puis les caravanes de la Route de la Soie. Mais la pierre est restée maîtresse des lieux.

Du IX au XIII siècle, les hommes ont commencé à creuser des mosquées directement dans les falaises — Beket-Ata, Shakpak-Ata, Shopan-Ata. Parce qu’il n’y avait pas d’eau à la surface, mais qu’en sous-sol se trouvaient la fraîcheur et la prière. Aujourd’hui, ces « mosquées rupestres » figurent sur la liste indicative de l’UNESCO.

Le Mangystau est une rencontre avec l’éternité. Məŋgilik — l’éternité.

C’est lorsque vous regardez une ligne de montagnes de craie et comprenez qu’elles étaient là avant nous et qu’elles seront là après nous.

C’est la géologie qui devient art.

C’est une terre qui ne raconte pas d’histoires.

 Elle est l’histoire elle-même.

 

Curator : Olya Vesselova