La galerie Anne de Villepoix a le plaisir de présenter la troisième exposition monographique de l’artiste Atsoupé, « Tout le monde se parle », du 29 Avril au 30 Juillet 2026.
La peinture d’Atsoupétémoigne d’un entêtement farouche à répéter inlassablement le motif du visage. Des visages toujours des visages… que l’artiste reprend sous toutes les coutures, en les agrémentant d’une vaste panoplie d’articles de mercerie : fils, lainages, voiles de dentelle, rubans, napperons, et autres passementeries ; ajoutant de surcroît un mélange incongru de flèches en bois, bijoux, pièces votives, médailles ou même parfois de couronnes en fleurs séchées comme dans la peinture Figure vaillante…
Souvent inaperçus au premier regard, tous ces éléments viennent s’ajouter au portrait, en s’imbriquant vaille que vaille dans la toile. Cela confère au tableau des effets de volume en 3D, et accentue le caractère accidentel de cette peinture, perturbant sa lecture, contrariant la planéité des surfaces, et la fluidité des contours colorés…
Une entreprise de démolition sans pareille du regard, contrastant avec la promotion de portraits aussi aimables que lisses, que le marché impose très souvent aujourd’hui.
Avec sa poétique de l’objet récupéré, la pratique iconoclaste d’Atsoupé, se tourne, parfois, résolument du côté de l’art brut. Les contours des visages ne sont-ils pas copieusement caviardés par la brusque insertion de ces pièces impromptues ? Sauvagement criblées de trous, de nombreuses têtes ne semblent-elles pas sorties d’une lapidation infâmante ? Ne présentent-elles pas, fréquemment, des marques de déchirures comme autant de cicatrices, témoins d’une rage destructrice ? Comme le confie l’artiste, c’est sa manière à elle « de lui mettre des bleus » ; sa touche « Bad painting » !
Les Muses n’inspirent pas qu’une paix bienheureuse. Le philosophe Jean-Luc Nancy remarquait que ces déesses de l’inspiration créatrice tiennent leur nom d'une racine qui n’indique nullement la beauté apaisée, « mais renvoie bien plus à l'ardeur, la tension vive qui s'élance dans l'impatience, le désir ou la colère, celle qui brûle d'en venir au plaisir du faire ». Atsoupé est sans doute à l’aube de son œuvre, au plus près de cette Muse qui anime, force, soulève, excite, et met en branle. Car, ce n’est pas simplement, le support de la toile, que pervertit l’artiste, mais également le « frame » anglais, le cadre qui l’entoure, débordant bien souvent les limites du tableau (Portrait au jardin). Bien plus, la peintre se joue du voisinage des matériaux, et exploite toute la polysémie de son vocabulaire : l’objet intégré agit, alors, comme un accent graphique. Une ponctuation suspend l’attention, en faisant bifurquer le regard. Les coutures prennent des allures d’esquisses dessinées ; le fil se fait ligne… Les frontières entre textile et dessin se dissipent subtilement.
Mais ce qui saisit le plus dans cette singulière alchimie picturale, par-delà son génie coloriste, c’est son ambivalence plastique : tout ce magma qui couve sous la tranquillité des têtes androgynes ; ce jeu de contraste infini entre la fluidité des couleurs et le tranchant des incisions semblable aux scarifications qui entaillent la peau ; le calme des dégradés et les perforations subites ; la douceur des lavis et les pointes ciselées…
Fleurs Carnivores ou Fleurs du mal, on pense, parfois, à l’illustre quatrain :
« Je suis la plaie et le couteau ! Je suis le soufflet et la joue ! Je suis les membres et la roue, Et la victime et le bourreau ! »
Si les peintures d’Atsoupé portent en elles l’épreuve du deuil et du traumatisme d’un accident qui la blessèrent grièvement durant l’adolescence, elles sont également imprégnées de l’enchantement d’une enfance vécue au contact des paysages de son Afrique natale. D’où, sans doute, ce mélange de candeur et de sourde violence traversant son travail, qui confère à la surface de la toile, au subjectile, le caractère d’un épiderme parcouru des traces du passé.
Avec ses visages infiniment repris, balafrés, effacés, agrafés, construits, déconstruits, incisés, saturés, suturés, reprisés, déchirés…Atsoupé, ne fait pas que peindre ! Elle détruit beaucoup ; et ampute systématiquement les jambes, et les pieds, sans oublier de dépeupler sa peinture de la moindre ébauche de paysage, d’horizon, de décor, de discours ou d’intrigue : un minimalisme figural aux accents beckettiens, échoué en terres africaines…
Et, pourtant, c’est une peintre incroyablement gestuelle et vitaliste ! Elle pourrait même élever l’acte de peindre à un exercice digne d’une poésie de Gherasim Luca : « je te peins / je te bach / pour clavecin / sein / et flûte / je te tremblante/ je te découvre / je t’invente / je te délivre / je te délire … »
Sous chaque tableau fini, il y en a dix achevés, lapidés, repassés, rapiécés, repentis, effacés, détruits, remodelés…Une résilience à toute épreuve !
Par la dimension pulsionnelle ô combien discrépante de son travail, Atsoupé témoigne de cette part destructrice de l’acte de création, sans lequel l’artiste ne peut pas « percer le voile » du cliché, afin de parvenir à sa propre vision.
Enfin, il y a sans doute dans cette itération obsédante du motif du visage, une volonté d’épuiser la peinture, en la ramenant à ses fondamentaux. On sait que de très nombreux peintres ont pratiqué eux-mêmes cet art du dépouillement, en revenant à une sorte d’émotion originelle, toujours renouvelée…
Parmi, les plus grandes œuvres contemporaines et modernes, nombreuses sont celles qui procèdent d’une longue variation, en répétant parfois un même pattern à l’instar de Viallat, un motif (Morandi), une unique couleur (Soulages) ; sans que l’émotion esthétique ne se lasse jamais…
Dans ses Écrits sur l’art, pour désigner ce qui reliait tous ses dessins, Matisse expliquait : « Dans un figuier, aucune feuille n’est pareille à une autre ; elles sont toutes différentes de forme : cependant chacune crie : Figuier ». Ce à quoi, on pourrait ajouter à propos des portraits d’Atsoupé : ils sont tous différents, et pourtant chacun semble nous crier : Visage !
Philippe Godin
