04.02.2020 - 04.04.2020

Derrick Adams, Noel Anderson, Atsoupé, Omar Ba, Xiomara De Oliver, Aliou Diack, Ricardo Kapuka, Yashua Klos, Kokou Ferdinand Makouvia, Franck Lundangi, Armando Marino, Godwin Namuyimba, Adjaratou Ouedraogo, Poco & Co, Yveline Tropea, UMAN | "L'Afrique Fantôme" | Galerie 

Vues d'exposition

L ? exposition « L?Afrique fantôme » à la galerie Anne de Villepoix montre une Afrique méconnue, hors des sentiers battus.


L?art de l?exposition collective est à la fois périlleux et délicat. Combien de fois propose-t-on, sous prétexte de diversité, des ?uvres disparates sans scénographie préalablement réfléchie. Cela laisse cette vague impression qu?on veut combler les vides et occuper des espaces sans qu?il y ait la moindre cohérence dans le propos. Ce n?est aucunement le cas de l?exposition « L?AFRIQUE FANTÔME » que la galerie Anne de Villepoix propose actuellement aux parisiens. Si le projet s?avère périlleux par un choix d?artistes aux univers parfois opposés, la complémentarité et même la confrontation jouent ici un rôle déterminant. On est dans une lecture ou l?insolite et l?expérimentation nous montrent une Afrique plus méconnue, hors des sentiers battus. Le projet se veut autant intergénérationnel que pluridisciplinaire car les techniques et le propos de chacun des intervenants différents. L?alternance des ?uvres permet de s?aventurer sur des chemins de traverse surprenants où l?on croise l?art totalement décalé d?Atsoupé une jeune artiste togolaise comme sur des routes plus tranquilles mais mystérieuses. Franck Lundangi, grand habitué de la galerie en est la parfaite illustration.


 


Loin de là l?idée que ce sont des artistes de l?underground. Le professionnalisme de la galeriste consiste à prospecter et repérer sur le continent même ce que l?Afrique a de plus original, voire impertinent pour nous surprendre encore davantage. De cette recherche naît une scénographie malicieuse dans le bon sens du terme, un paysage contrasté démontrant que l?Afrique et ses artistes se renouvellent et explorent de multiples possibilités de porter leur art. On n?est ni dans la prouesse technique sans finalité, ni dans l?esbroufe qui masquent souvent l?absence de discours. Il s?agit d?une exposition dont l?intelligence titille notre regard et notre esprit. Il y a, dans cette volonté d?ouverture, un ton de liberté parfois iconoclaste parfois ésotérique si on se réfère aux deux artistes précédemment cités qui ponctuent cet événement avec sobriété. L?art d?Atsoupé relève de l?inclassable mais également d?une impertinence assumée comme ses personnages dont les coiffures ou les moustaches en laine bousculent les codes de la féminité ou de la masculinité. A l?inverse Franck Lundangi déploie son étrange bestiaire, un paradis perdu où l?humain et l?animal cohabitent. Les deux artistes se rejoignent pour nous inviter à des voyages intérieurs.


 


L?exposition révèle par ailleurs de réelles surprises avec la présence d?artistes encore trop peu connus comme Poco and Co dont les masques aussi improbables qu?originaux sont d?une toute autre facture. Cela fait 12 ans que cette française vit à Ouagadougou où elle a créé son propre studio de création. Sa connaissance de la culture africaine et sa faculté à la réinterpréter dans un style où différentes influences interfèrent. Son goût pour la mode (elle est par ailleurs styliste et vient d?obtenir le grand prix de Hyères) et pour des matières nobles, ici le cuir, l?ont inspiré. Ses créations ressemblent à des icônes où la géométrie des formes et les matériaux utilisés donnent du sens à sa démarche. Parmi ces découvertes, les petits formats de Gastineau Massamba revisitent une histoire de l?Afrique qui est peut-être également la sienne. L?artiste porte ses fantômes en lui et les projette sur des estampes qui sont autant de variations autour de la mort. Les personnages dessinés sur des fonds noirs pourraient faire penser aux figures de James Ensor mais également à celles que célèbrent les mexicains lors de la fête des morts. Même s?il évoque les souffrances et douleurs de ses compatriotes Gastineau Massamba nous convoque à un feuilleton où chaque protagoniste joue une partition tantôt cynique, tantôt dramatique mais teintée d?espoir. L?artiste dit avoir peint un grand nombre de ces feuillets qui rappellent des négatifs photographiques. Ce serait une belle exposition en perspective. Sans quitter le domaine de l?expérimentation que dire de l??uvre d?Aliou Diack qui interroge et force l?admiration par sa technique et sa composition. Ici les fantômes sont primitifs comme sortis d?une grotte rupestre. L?artiste semble revenir aux racines profondes de la civilisation, à un essentiel où le rapport à la nature, qu?elle soit humaine, animale ou végétale, est guidé par les éléments. Le résultat du processus est fascinant, d?une grande maîtrise dans la mesure où l?intervention de l?artiste respecte et s?accommode de ce dialogue. Aliou Diack confirme qu?il est un naturaliste singulier dont l?imaginaire ne cesse de nous surprendre.


D?une nature à l?autre, le voyage se poursuit tel une flânerie où une toile en interpelle une autre. L?espace clair et aéré de la galerie prête à des va et vient où rien n?oblige le public à suivre l?exposition dans un ordre déterminé. Warsame Uman, peintre transgenre, présente un tableau aux marges du figuratif et de l?abstraction, du réel et du rêve. Le rapport à la nature se révèle fantomatique dans le sens où il recèle une étrange profondeur, un happening où son moi intérieur se fondrait dans un enchevêtrement de branches. L?artiste explore l?âme humaine dans toute sa complexité, l?identité dans une métaphore sombre sans qu?elle soit désespérée. C?est une fois de plus une invitation à aller à la rencontre d?un artiste qui interroge l?homme face à la différence, à l?inconnu. On ne manque pas sans comparer leurs talents respectifs de faire un parallèle entre Aliou Diack et Warsame Uman tellement leurs ?uvres nous convient à un étrange dialogue.


 


Derrick Adams interfère dans cette discussion, il intervient non sans humour et avec des portraits dont la quiétude contraste avec les deux artistes précédemment cités. Ceci dit, l?apparente raideur des personnages ne saurait cacher leur jardin secret, des vies moins policées, des errances plus sinueuses que ne le laisse présager la géométrie quasi-statique des visages ou des vêtements. C?est souvent derrière une apparente normalité que se cachent les pires turpitudes ou les fantômes du passé. Ce passé ne serait-il pas l?histoire des afro-américains que le peintre américain né à Baltimore explore sous des formes non conventionnelles, entre pop culture et références africaines ? Ce tenant de la « black culture » est à sa manière, dans son rapport à l?esthétique un artiste iconoclaste.


Anne de Villepoix aurait pu se contenter de mettre un terme au voyage mais c?était sans compter sur son talent de « découvreuse » et sa propension à nous amener en terrain inconnu, dans des univers encore inexplorés.


 


Les paysages d?Yveline Tropéa sont le fruit de savants métissages, de cultures et même de styles entremêlés. Les dessins de cette artiste établie au Burkina Faso ne relèvent ni du dessin ethnique, ni d?une vision trop européenne de l?Afrique. Il y a un réel travail d?acculturation, un rapport à la matière et aux cultures subsahariennes qui la rendent plus africaine que certains autochtones. Ici l?environnement échappe totalement à tout descriptif pour flirter avec l?art primitif, un art épuré. Elle entretient un dialogue avec elle-même, entre deux cultures qui ancrent son univers pictural, ses origines italiennes et son implantation africaine. L??uvre est habitée par ce dialogue permanent, par un langage pictural subtile et généreux faisant appel à divers matériaux tels que des perles.


Autre artiste, autre démarche. Meriem Bouderbala s?emploie à détourner l?orientalisme par une vision de la femme arabe totalement décomplexée et en harmonie avec une société en pleine mutation. Femme fantasmée, femme désirée, femme discriminée en termes de droits. Meriem désacralise ces visions archaïques d?un Maghreb qui n?a jamais vraiment réussi sa révolution sociétale. Elle se met donc en scène comme une porte-voix de ces millions de femmes qui depuis des décennies espèrent l?avènement d?une autre « histoire ». Ses tirages pigmentaires prennent de ce fait une autre dimension plus radicale tout en détournant les poncifs.


 


A des milliers de kilomètres de là, au c?ur des Caraïbes le cubain Armando Mariño suit des études d?art avant de les reprendre des années après à la Rijksakademie van Beeldende Kunsten à Amsterdam. C?est encore un fois un artiste en rébellion qui oppose dans ses ?uvres l?art occidental et l?art cubain. Le portrait simplement intitulé « She » porte en lui toutes ces contradictions. Le visage fermé d?une jeune femme contrastant avec une tenue multicolore en dit long sur le choc culturel entre deux mondes. Cet artiste actuellement à New-York parle également de cette afro-descendance dont il est lui-même issu avec force de couleurs vives comme si sa palette était un étendard revendicatif. Il est habité par les fantômes d?une Afrique à la fois lointaine et ancrée dans la mixité de son continent.


De l?Afrique lusophone, plus précisément de l?Angola, Ricardo Kapula nous rappelle combien ce pays acquis plus tardivement à l?indépendance a enterré ses morts pour devenir une nation où le dynamisme de sa population n?a d?égal qu?une certaine joie de vivre. Ses ?uvres sur tissu nous en apprennent plus sur le quotidien que de nombreux discours. De son univers on retire la gaieté, le mouvement, la marche en avant d?une jeunesse pas si insouciante qu?il n?y parait. Derrière les scènes mettant en évidence des gens modestes il y a un grand cri d?espoir, une danse où sous le pochoir l?espoir des lendemains meilleurs transparaissent


 


C?est à une danse semblable que nous convie Godwin Nabuya. Un étonnant ballet aquatique pour homme seul oscillant entre la pantomime et une danse des esprits. La symbolique de l?eau est récurrente dans les légendes africaines. Qu?elles emportent l?âme des morts ou plus récemment de nombreux candidats à l?exil, on la retrouve plus comme une prédatrice qu?une rédemptrice. Cette chorégraphie grimaçante sonne comme un pied de nez à tous ceux qui refusent de voir ou d?admettre que la vie est une grande farce, une comédie dans laquelle chacun mène sa danse comme il l?entend. C?est incontestablement la toile la plus intrigante de cette exposition.


 


La sculpture ne saurait être oubliée car elle donne naissance à d?étranges fantômes qui sous des formes et des démarches différentes semblent dialoguer avec notre subconscient. Ferdinant Makouvia a conçu une sculpture sur toile en utilisant divers matériaux, essentiellement minéraux pour les fixer sur la toile. Cette composition aussi abstraite que verticale semble surgir de son univers comme une invitation à un voyage dans l?inconnu.


 


Yashua Klos est un article innovant dont les matériaux, leur montage et l?assemblage font acte de libération. Ce peintre, graveur, colleur et sculpteur maîtrise chacun de ses médiums. La sculpture est à la fois contemporaine et intemporelle comme si sa connaissance de l?art de la renaissance lui conférait une réinterprétation de l?afro-américanisme. Il bouscule les époques et croise les ?uvres du passé avec celles de l?innovation. Cette relecture donne corps à des sculptures taillées dans la pierre pour faire acte de mémoire, pour marquer le temps à tout jamais.


 


Ce voyage entre le Styx et l?imaginaire exorcise nos petites vies parisiennes. C?est une invitation à naviguer au c?ur d?une Afrique qui ouvre les yeux sur son passé pour mieux tenter de l?oublier. De toutes ces fantasmagories ancrées dans le réel comme dans la fiction, chacun joue sa partition sans qu?il y ait de risque perdition sur des chemins sans issue. Chaque artiste a présent à l?esprit que son continent a encore et toujours à nous apprendre. Le choix des ?uvres est d?une cohérence absolue et joue cette carte de l?éclectisme avec bonheur. Il est à souhaiter que cette avant-saison nous offre des événements aussi riches que celui-ci. Le rideau ne fait que se lever et laisse déjà entrevoir de belles perspectives.


Floréal Duran